Portrait de Emmanuel Fleureux, avocat en droit pénal des affaires
5 février 2025
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Quelle est la plus grande leçon que vous a appris votre expérience en droit pénal des affaires ?
Que malgré la durée des procédures, la difficulté, parfois, de se faire entendre par la justice, un dossier n’est jamais perdu et que même s’il est mal engagé, il est toujours possible de redresser la barre et d’obtenir un bon, voire très bon résultat. La ténacité est une vertu importante dans ce métier ce qui donne leur saveur aux victoires mais leur amertume aux défaites.
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Si vous deviez expliquer l’importance du droit pénal des affaires à un étudiant ou à une personne extérieure au domaine, comment le décririez-vous ?
Il s’agit d’une matière du droit dans lequel les acteurs économiques se retrouvent confrontés au juge pénal, parfois d’une manière inattendue, alors qu’ils conduisent leurs affaires sans douter de ce risque. C’est là tout l’enjeu de cette frange du droit pénal qui se niche dans les détails de chaque affaire, dans l’étude de documents, de financements. La matière est souvent plus complexe que les infractions plus classiques que l’on imagine en pensant au droit pénal.
Cette matière se développe depuis quelques années, avec un mouvement de pénalisation de la vie des affaires. La création il y a un peu plus de 10 ans du parquet national financier, spécialisé dans la lutte contre la délinquance financière en est un exemple.
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Y a-t-il une affaire ou un projet marquant dans votre carrière qui a influencé votre façon de travailler ?
Une affaire marquante, oui. Il s’agit d’une affaire d’escroquerie immobilière et financière d’un enjeu très important (la plus grosse à ce jour en France). J’ai eu à le connaître dès mon arrivée dans la profession alors qu’il avait déjà 15 ans et était loin d’être fini.
Les enjeux financiers, et surtout humains, étaient (et sont toujours) tels que ce dossier se distinguait de tous les autres. Ce dossier a notamment débouché sur des jurisprudences importantes qui n’auraient probablement pas existé sans lui.
Ce dossier marquant a également influencé ma manière de travailler puisque le nombre de dossiers à traiter en parallèle était conséquent, ce qui impose une vigilance permanente qui ne disparaît jamais et qui constitue un incontournable pour tous autre dossier.
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Selon vous, quels sont les traits de caractère essentiels pour réussir en tant qu’avocat dans votre spécialité ?
Je pense qu’il faut avoir de l’abnégation, du caractère tout en faisant preuve de psychologie pour s’adapter aux nombreux profils rencontrés quotidiennement (clients, confrères, magistrats, enquêteurs, adversaires…). Également de la résistance pour faire face à la charge pour assister au mieux ses clients.
Je pense par exemple à l’assistance d’un client en garde à vue pendant 48 heures, avec plus de 20 heures d’interrogatoire. On doit ce soutien au client qui nous donne sa confiance dans un moment d’extrême faiblesse et l’on ne peut s’arrêter en cours de route.
Il est donc important de résister à une charge de travail qui peut parfois être irrégulièrement répartie.
Mais cela reste un métier passionnant : Voltaire disait qu’être avocat c’est le plus bet état du monde.
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Avec la digitalisation croissante, comment voyez-vous l’avenir de la pratique juridique dans les années à venir ?
Je pense que la digitalisation est incontournable désormais mais que sa croissance est une chance.
Tout d’abord, sur un plan pratique cela fait moins de papier pour les cabinets mais aussi pour les clients, qui ont moins besoin de gérer ce flux permettant de concentrer leurs équipes juridiques sur l’essentiel.
Ensuite, la mise en ligne des décisions de justice, qui se déploie bon gré mal gré en France, permet d’accéder à une base de donnée de jurisprudence qui s’étend chaque jour plus.
Couplé à l’intelligence artificielle, cela permet désormais de vérifier l’état de la jurisprudence sur tel ou tel sujet et de répondre au mieux aux clients qui nous répondent sur les chances de succès d’un procès, par exemple.
J’en viens donc naturellement à mon dernier point : l’intelligence artificielle, dont la profession doit se saisir à bras le corps pour lui déléguer les tâches chronophages et non génératrices de plus-value juridique. Cette performance se déploiera au profit des clients qui verront leur conseil encore plus disponible pour traiter les problématiques de fond.
Il faudra cependant toujours rester vigilant sur la qualité du raisonnement juridique, qui lui ne pourra jamais être confié à l’intelligence artificielle et qui constitue le cœur du métier de l’avocat.
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Quel conseil donneriez-vous à une entreprise qui souhaite se préparer face à des défis juridiques en période de crise ?
De consulter son avocat, en tout cas en ce qui concerne ses problématiques juridiques.
Chacun aura le réflexe de consulter son médecin si sa santé se fragilise. Une entreprise saisira son expert-comptable pour ses questions financières.
Mais le réflexe avocat pour les questions juridiques n’existe pas toujours.
Vous me direz que je prêche pour ma paroisse, et c’est probablement vrai mais je dirai simplement : essayez, rencontrez, échangez avec un avocat, rien ne vous engage et cela peut vous ouvrir des perspectives d’amélioration non encore imaginées, c’est la force d’un cabinet transversal comme NMCG.
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Comment arrivez-vous à maintenir un équilibre entre votre vie professionnelle intense et votre vie personnelle ?
C’est une bonne question pour laquelle je cherche encore la réponse parfaite.
En tant que libéral, je gère avant tout ma propre entreprise. Personne ne fera le travail que l’on me confie à ma place. Nous échangeons bien sûr entre membres du cabinet pour répartir au mieux la charge de travail, mais c’est un métier exigeant qui impose parfois de mettre un coup de collier quand c’est nécessaire.
Cela ne signifie pas qu’une vie personnelle est impossible, bien au contraire, mais nécessite une organisation plus minutieuse. La passion du métier fait que ce n’est pas une contrainte.
Être libéral permet cependant de pouvoir profiter de l’allégement de notre agenda pour s’adonner à d’autres occupations là où un salarié ne pourrait s’absenter.
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Quelles innovations ou tendances dans le droit des affaires vous semblent particulièrement prometteuses ?
J’y reviens, il s’agit de l’intelligence artificielle, en droit des affaires mais plus généralement dans toutes les matières du droit.
Des legaltech développent de nouveaux produits de plus en plus performants et créent une solution à un besoin parfois longtemps resté sans réponse. Par exemple le traitement de tâches sérielles ou la rédaction de trames d’actes juridiques personnalisés par l’IA.
Ces solutions alliées à l’expertise juridique peuvent donner de très bons résultats.
Idem pour l’indexation de documents en nombre, l’IA permettant d’y rechercher les informations et les synthétiser pour une première analyse d’un dossier.
C’est aussi une réponse à la baisse du recrutement d’assistants juridiques en cabinets. Il n’y aujourd’hui pas toujours assez de taches à leur confier pour justifier leur recrutement ou leur remplacement après leur départ. Il y a évidemment, aussi, le coût de l’emploi pour les cabinets.
Les taches résiduelles se sont donc reportées sur les avocats qui bientôt (je l’espère) les confieront à l’intelligence artificielle. Il est donc incontournable de nous en saisir. Peut-être peut-on comparer cela à l’arrivée de l’informatique dans les cabinets. Je n’ai pas connu cette époque mais j’imagine que certains ont su prendre le virage et d’autres ont accusé du retard.
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Quel est le meilleur conseil professionnel que vous ayez jamais reçu, et comment l’appliquez-vous au quotidien ?
Je ne sais pas si je pourrais identifier le meilleur conseil en particulier. Mon premier patron, en stage, était très attaché à la confraternité et reconnu pour cela. Il passait parfois pour un peu désuet, les plus acides parlant de naïveté. Je ne le crois pas et crois plutôt que c’est ce qui fonde l’exercice de la profession d’avocat. Nous nous engageons pleinement pour nos clients mais le duel judiciaire doit rester loyal et poli, pour que jamais les choses ne dégénèrent. Nous en avons tous fait le serment.
Je garde donc toujours en mémoire son conseil qui irrigue l’exercice de toute une vie professionnelle.
Si vous pouviez donner un conseil à l’Emmanuel débutant sa carrière en droit, que lui diriez-vous ?
Je lui dirais de s’y consacrer pleinement et de concentrer ses forces. J’ai été salarié durant mes études et j’ai la certitude aujourd’hui que cela a nui à mes études. C’est un fait mais cela ne m’a pas empêché d’y arriver.
Il faut s’accrocher, au moins les premières années, les études de droit étant longues, avec une issue parfois floue. Mais qu’au bout tout s’arrange et que les échecs, s’ils ferment une première porte, en ouvrent souvent une deuxième, permettant de suivre un chemin parfois plus heureux que le premier choisi.
